En mémoire de mon père et de mon beau-père
Le printemps est enfin là. C'est la saison où la vie semble renaître après un long hiver gris. Le soleil brille, les bourgeons éclatent, et pourtant, cette année, ce renouveau porte une couleur particulière. C'est en ce moment même que mon mari vient de perdre son papa. Pour moi, ce printemps réveille un écho profond : il y a presque deux ans, à cette même période, je perdais le mien.
On dit souvent que le printemps est un nouveau départ. Mais comment conjuguer cette vitalité extérieure avec le vide intérieur que laisse le départ d'un proche ?
Le silence des racines
Pendant longtemps, j'ai vécu la mort comme un sujet tabou. Dans mon éducation chinoise, c'est une chose bùjílì (不吉利) — un sujet de mauvais augure que l'on préfère taire. Je me sentais souvent pétrifiée, pensant que le silence était la seule pudeur possible face à une douleur aussi intime.
À l'inverse, en France, j'ai découvert une autre forme de pudeur : celle de la préparation. J'ai été touchée de voir mes beaux-parents organiser leurs propres obsèques à l'avance. J'y ai vu une intelligence du cœur, une manière d'alléger le poids de la peine pour leurs enfants. Préparer le départ, c'est aussi une forme d'amour.
Deux pères, deux visages de l'amour
En préparant mon discours pour l'enterrement de mon beau-père, j'ai pris le temps de contempler ces deux hommes qui ont marqué ma vie. Ils s'aimaient à leur manière, si différente.
Mon beau-père était la prudence même. Son amour s'exprimait par une inquiétude constante, une présence attentive au quotidien. Si nous arrivions avec quelques minutes de retard, le téléphone sonnait : il avait besoin de savoir que nous étions en sécurité. Et puis, il y avait ce geste, si doux : sachant que j'appréciais le vin sucré, une bouteille m'attendait toujours, fraîche, sur la table de la véranda. C'était sa façon de dire « je suis heureux que tu sois là ». Il s'est éteint paisiblement dans son sommeil, chez lui, comme il le souhaitait.
Mon père, lui, était celui qui ouvrait les portes et laissait ses enfants s'envoler. Mais son départ a été un tumulte. Chirurgien reconnu, il nous avait demandé de le laisser partir sans acharnement. Pourtant, face à l'imminence de la perte, comment rester immobile ? Nous avons appelé les secours, et il a fini ses jours à l'hôpital, dans ce cadre médical qu'il voulait pourtant fuir. Aujourd'hui encore, nous portons ce doute : avons-nous bien fait ? C'est toute la complexité du deuil : ces décisions impossibles que l'on prend par amour, quand la réalité dépasse les promesses.
L'héritage d'un homme libre
Mon père ne m'a pas seulement laissé son savoir de médecin ; il m'a transmis la liberté d'être. À sa retraite, il est reparti de zéro pour devenir expert en peinture chinoise. Il m'a prouvé que l'âge n'est qu'un chiffre : apprendre l'anglais à 42 ans ou le pinyin à 70 ans était pour lui un jeu de l'esprit.
C'est cette force qui m'a habitée quand, à 28 ans, j'ai quitté la Chine pour la France, encouragée par lui. Je l'ai ressentie à nouveau en 2024, quand j'ai quitté le monde de la mode pour me reconvertir. Son esprit d'aventure est ma boussole. Et je vois aujourd'hui chez mon mari cette même attention héritée de son propre père : une présence solide pour notre famille.
Vivre avec l'absence présente
On ne les oublie jamais, on apprend à vivre avec eux autrement. Mon père est dans l'actualité politique qui m'aurait fait rire avec lui. Mon beau-père est dans les blagues que mes enfants racontent encore, et dans le souvenir de ce vin frais qui m'attendait sur la véranda.
La mort est une wúnài (无奈), une impuissance face aux cycles de la nature. C'est un processus inévitable, comme le passage des saisons. Mon réconfort est de n'avoir aucun regret sur le temps passé à leurs côtés.
Le chemin de l'apaisement
Le deuil est un sentier sinueux où chaque émotion a sa place. Si la douleur devient trop lourde, il ne faut pas rester seule dans le silence.
Parfois, les mots ne suffisent pas à apaiser l'inconscient. L'hypnose peut alors offrir cet espace serein pour transformer le lien avec ceux qui sont partis. Non pas pour oublier, mais pour que leur souvenir devienne, enfin, une source de paix et de lumière, tout comme ce soleil de printemps qui réchauffe nos visages et nos cœurs.